Soixante et un ans après leur mort tragique, la mémoire des martyrs dehoniens assassinés en 1964 par la rébellion muleliste demeure profondément enracinée dans la conscience chrétienne du peuple congolais et dans le cœur de la Congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus. Leur témoignage continue de parler, non pas à travers des discours, mais par la force silencieuse de vies offertes, données jusqu’au bout, dans l’amour du Christ et la fidélité à une terre devenue la leur : le Congo.
La commémoration de ce 25 et 26 novembre n’a pas été qu’un simple rappel historique. Elle fut une véritable célébration de foi, une relecture spirituelle de l’histoire et une proclamation vivante de l’espérance au cœur même d’une terre blessée mais résiliente. À travers prières, pèlerinages et eucharisties, les religieux, religieuses et fidèles chrétiens ont ravivé une mémoire qui n’est pas tournée vers le passé, mais résolument orientée vers l’avenir.
Des témoins de l’amour du Christ jusqu’au don total

Les martyrs dehoniens ne sont pas morts par hasard. Ils ont donné leur vie parce qu’ils avaient choisi de suivre le Christ jusqu’au bout, dans une fidélité quotidienne faite de petits gestes, de patiente présence, de sacrifices cachés. Leur martyre n’a pas été voulu ; il a été accueilli. Accueilli comme l’ultime réponse à l’amour du Christ qu’ils avaient servi toute leur vie.
Ils n’étaient pas des héros au sens spectaculaire du terme. Ils étaient des hommes simples, engagés dans l’éducation, la pastorale, le soin des âmes, attentifs aux pauvres et proches des communautés. Mais lorsque la violence est entrée dans leur vie, lorsqu’ils ont été confrontés à la brutalité aveugle de la rébellion, ils sont restés fidèles à leur vocation première : aimer.
Leur mort devient alors un acte de foi, un évangile écrit dans la chair, un prolongement du mystère de la croix. Comme le Christ, ils n’ont pas répondu à la haine par la haine, ni à la violence par la vengeance. Dans le silence de leur souffrance, ils ont proclamé plus fort que tous les discours que l’amour est plus fort que la mort.
Unis pour toujours à la terre congolaise

Ces martyrs ne sont pas de simples missionnaires venus de loin et repartis. Leur sang a été versé en terre congolaise. Et ce sang a scellé une alliance définitive entre la Congrégation dehonienne et le Congo. Leurs tombes ne sont pas des lieux d’exil ; elles sont des lieux d’enracinement.
À Kisangani comme ailleurs, leur mémoire habite les terres, les rives, les communautés chrétiennes. Le Congo n’a pas été seulement leur lieu de mission, il a été leur dernière demeure, leur terre d’offrande, leur Golgotha et leur espérance de résurrection.
Un missionnaire n’est jamais pleinement accueilli tant qu’il ne partage pas les souffrances du peuple. Eux les ont partagées jusqu’au bout, jusqu’à mourir avec, parmi, et pour ce peuple. Leur mémoire rappelle que l’Église ne grandit pas seulement par la prédication, mais aussi par le témoignage du sang versé dans la fidélité.
Ils sont désormais fils de cette terre. Le Congo n’est pas seulement leur destination missionnaire : il est devenu leur patrie éternelle.
Mardi 25 novembre : prière et recueillement au cimetière de Makiso

La commémoration a débuté le mardi 25 novembre par un temps fort de prière et de méditation au cimetière de Makiso. Là, en silence et en profondeur, les confrères déhoniens, unis aux Sœurs de la Doctrine Chrétienne, ont récité le chapelet en mémoire de ceux qui ont offert leur vie pour l’Évangile.
Le chapelet, prié entre les tombes, a résonné comme une litanie d’espérance. Chaque Ave Maria s’élevait comme une fleur déposée sur l’autel invisible du souvenir. Dans le calme recueilli du cimetière, la mort n’était pas ressentie comme une fin, mais comme un passage. Et cette prière commune est devenue un acte de foi collective : oui, ces martyrs vivent en Dieu.
Cette veillée spirituelle a aussi été un moment de fraternité. Religieux et religieuses, ensemble, ont témoigné que le martyre ne divise pas mais unit, que la mort offerte en Christ tisse une communion plus forte que toute séparation.
Mercredi 26 novembre : messe à la Place des Martyrs, sur la rive gauche

Le lendemain, mercredi 26 novembre, la célébration eucharistique a eu lieu à la Place des Martyrs, de l’autre côté de la rive gauche, lieu même où les religieux de Kisangani ont été assassinés en 1964. Célébrer la messe à cet endroit n’était pas anodin : c’était proclamer que là où le sang a coulé, la grâce surabonde.
La messe, présidée par le Père Joseph-Prince Ekangy, Scj, entouré de plusieurs confrères concélébrants, des religieuses et de nombreux fidèles, notamment de la paroisse Sainte Marthe de Lubunga, fut un sommet spirituel intense. La Croix s’est dressée au même endroit où la haine avait voulu effacer la vie. L’Eucharistie a repris sa place là où la violence avait cru triompher.

Dans son homélie, le célébrant a rappelé que le martyre n’est pas un échec, mais une victoire cachée ; non pas un scandale inutile, mais une semence silencieuse. Les martyrs ne sont pas morts pour une idéologie, mais pour une personne : Jésus-Christ.
La foule recueillie, les chants profonds, les prières ferventes ont fait de cette liturgie un véritable pèlerinage du cœur. Pour beaucoup, ce fut aussi une guérison mémorielle, une manière de dire que la foi chrétienne ne nie pas la souffrance, mais la transfigure.
Une mémoire vivante pour la paix et la justice

Commémorer les martyrs ne revient pas à entretenir un culte du passé, mais à interroger notre présent. Leur mémoire nous lance une question brûlante : que faisons-nous aujourd’hui de cette foi qu’ils ont payé de leur vie ?
Dans un Congo toujours marqué par les injustices, les conflits et les divisions, le témoignage de ces martyrs est une protestation silencieuse contre toute forme de violence. Ils rappellent que la foi chrétienne n’est pas un refuge pour fuir le monde, mais une force pour le transformer.
Leur mémoire enseigne que la foi véritable travaille pour la paix, promeut la dignité humaine, dénonce le mal sans haïr l’homme, engage pour la justice sans céder à la vengeance.
Plus que des héros du passé, ils sont des prophètes pour aujourd’hui. Leur sang continue de parler. Il parle lorsque nous refusons la haine. Il parle lorsque nous choisissons le pardon. Il parle lorsque nous construisons la paix dans des familles déchirées, des communautés blessées, des sociétés fatiguées.
Soixante et un ans après, les martyrs dehoniens ne sont pas oubliés. Leur mémoire est une lumière douce mais persistante, une braise sous la cendre de l’histoire, prête à rallumer le feu de la foi. Ils ont aimé jusqu’au bout. Ils reposent en terre congolaise. Ils vivent en Dieu. Et nous, héritiers de leur sang, sommes appelés à faire de notre vie une réponse digne de leur sacrifice. « Le martyre ne clôt pas une histoire, il en ouvre une nouvelle : celle de l’amour plus fort que la mort ».

